Logo EHESS

baobab
Base de données des enseignements et séminaires de l'EHESS

L’homme précaire et sa bibliothèque : lire dans un siècle de violences

  • Marielle Macé, directrice d'études de l'EHESS (en cours de nomination), directrice de recherche au CNRS (TH) ( CRAL )

    Cet enseignant est référent pour cette UE

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

Vendredi de 13 h à 15 h (salle 13, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 18 novembre 2016 au 10 février 2017

Quels livres – et quels objets, et quelles images – conserver lorsqu’il faut partir ? Y a-t-il seulement quelque chose à attendre des livres lorsqu’on est exilé, déplacé, emprisonné ? Comment reconstituer une bibliothèque ? Qu'y protéger, qu'y sacrifier ? Ces questions ont gagné en intensité au XXe siècle, car « vivre avec les livres » fut effectivement pour beaucoup une histoire de privation, de mutilation, de dépossession, parfois de réappropriation et d'imagination ; des tranchées de la Grande guerre aux migrations actuelles, les formes de la lecture n’ont cessé de croiser l’histoire des violences et des déplacements ; le lecteur moderne est un homme précaire (le mot a été avancé par Malraux dans son tout dernier livre: L'Homme précaire et la littérature), ou plutôt un homme précarisé, car une semblable épreuve semble marquer ici les objets culturels et les êtres historiques.

Ce séminaire entend explorer ces enjeux à travers une série d’études de cas, en visant à chaque fois à travers eux des échos avec les exils actuels : les déménagements successifs de Walter Benjamin (ou de Georges Perec) et ses tentatives pour sauvegarder une bibliothèque de plus en plus réduite ; la constitution du « barda » des poilus en 1914 (tout comme des playlists des soldats d’aujourd’hui) ; l’invention active à Istanbul de « la littérature comparée » par deux philologues chassés par le nazisme, Auerbach et Spitzer ; les leçons sur Proust données par un militaire polonais dans un camp soviétique en pleine guerre ; l’exil à New York, et l'invention intellectuelle qui s'y développa, de Lévi-Strauss, Breton, Arendt (qui en conçut toute une pensée de l’habitation de la langue, et en fit une œuvre de poésie récemment traduite) ; mais aussi : la solidarité persistante entre philologie et politique — du Je et Tu de Martin Buber au LTI de Viktor Klemperer et aux éthiques actuelles de la traduction ; ou encore, l’accusation sous laquelle la littérature est tombée, de la part des écrivains eux-mêmes, qui se sont trouvés en lutte contre leur propre effort et leur propre instrument… Autant d’exemples d’une culture sans innocence.

Une conviction anime ce séminaire, née de l'intérêt pour ces destinées de lecteurs (et pour les engagements du Réseau Études Supérieures et Orientation pour les Migrant.e.s et les Exilé.e.s, dont il est solidaire) : le sentiment que la littérature dit quelque chose de notre vulnérabilité, fait quelque chose de cette vulnérabilité et pour elle. La question est à la fois esthétique, matérielle et politique. Elle exige des instruments variés, issus de l’esthétique littéraire et de la théorie politique, mais aussi des media studies et de l’histoire matérielle de la littérature, capables de poser la question de notre relation à ces « choses » et à ces « papiers » (« Vos papiers ! ») que sont les livres – à leur circulation, à leur abondance, ou à leur indisponibilité. Elle nous invite enfin non pas seulement à contempler ou traquer ces bibliothèques mutilées, déplacées, mais en elles à ouvrir pour de bon des livres (Baudelaire, Proust, Celan, Montaigne), pour les redécouvrir lestés de ces exils, en réimaginer les usages, les rassembler autrement.

10 février : nous recevrons Arno Bertina, qui viendra parler du travail littéraire qu'il conduit depuis plus de 15 ans, et évoquer notamment une expérience d'écriture récente auprès de jeunes femmes au Congo. Arno Bertina s’est installé à Pointe Noire, entre novembre 2015 et janvier 2016, invité par l’ONG Centre ASI, auprès de jeunes filles mineures, prostituées, souvent mères, qui sont parmi les personnes les plus vulnérables de la ville.
On ne saurait imaginer plus forte conclusion à ce séminaire sur les formes de vies précaires, sur la façon dont la littérature peut s'adresser à elles, les décrire avec justesse, les traiter avec justice, et fonder sur cet effort un appel à l'engagement.
Arno Bertina est écrivain, membre du groupe Inculte ; il est l'auteur d'amples romans mettant en oeuvre un rapport mobile aux identités (Le Dehors, Appoggio, Anima Motrix, Je suis une aventure...), de fictions biographiques, mais aussi de récits composant une vaste suite des démunis (parmi lesquels La Borne S.O.S. 77, Numéro d'écrou 362573), de textes pour la radio, le théâtre... Il sera l'invité d'honneur des "rencontres de Chaminadour" en septembre prochain, auprès de Svetlana Alexievitch.
Il est aussi très présent dans les mobilisations contemporaines (et vient de faire paraître par un exemple un article dans le Monde, qui en appelle à "ne rien céder sur la description du réel", ce qui nomme dans toute son ampleur et sa gravité la tâche de l'écrivain, celle qu'il partage avec les sciences sociales).

Tous sont les bienvenus, pour venir entendre l'une des voix les plus ardentes, les plus vivantes, et les plus justes de la littérature contemporaine.

Suivi et validation pour le master : Hebdomadaire semestriel (24 h = 6 ECTS)

Mentions & spécialités :

Domaine de l'affiche : Signes, formes, représentations

Intitulés généraux :

Renseignements :

séminaire ouvert à tous, avec l'accord de l'enseignant.

Direction de travaux d'étudiants :

sur rendez-vous. Validation : travail personnel écrit.

Réception :

sur rendez-vous par courriel.

Adresse(s) électronique(s) de contact : mace(at)fabula.org

Dernière modification de cette fiche par le service des enseignements (sg12@ehess.fr) : 7 février 2017.

Contact : service des enseignements ✉ sg12@ehess.fr ☎ 01 49 54 23 17 ou 01 49 54 23 28
Réalisation : Direction des Systèmes d'Information
[Accès réservé]