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Base de données des enseignements et séminaires de l'EHESS

L'appropriation de la nature entre remords et mauvaise foi : la prédation comme spectacle

  • Sergio Dalla-Bernardina, professeur à l'Université de Bretagne Occidentale (TH) ( IIAC-CEM )

    Cet enseignant est référent pour cette UE

S'il s'agit de l'enseignement principal d'un enseignant, le nom de celui-ci est indiqué en gras.

2e et 4e lundis du mois de 15 h à 17 h (salle 10, 105 bd Raspail 75006 Paris), du 14 novembre 2016 au 12 juin 2017. La séance du 13 février est avancée au 6 février, même heure (salle 9, 105 bd Raspail 75006 Paris)

Soucieuse de ne pas sur-interpréter et de ne pas projeter sur autrui les valeurs de l'Occident, l'anthropologie contemporaine cherche à connaître les manières singulières, propres aux différentes cultures, de penser les relations entre les humains et les non-humains. Dans ce but, elle s'intéresse aux représentations collectives, aux mythes, aux commentaires officiels définissant les conditions idéales d'échange avec les autres espèces. Là où un observateur candide et ethnocentriste verrait un fait « universel », l'observateur éclairé saisit des significations plus profondes : le combat de coqs à Bali, par exemple, au-delà de ses implications sanglantes, devient une « forme artistique » et « la réflexion d'une société sur elle même ». La chasse au sanglier dans les Cévennes, en dépit de son issue fatale pour le partenaire animal, devient « un jeu avec l'animal ». La chasse au pécari dans la forêt amazonienne est moins une traque qu'une drague (c'est la proie elle même, séduite par les charmes du chasseur, qui s'offre à lui). Ces lectures respectueuses de la doxa indigène nous rappellent la pluralité des conceptions du monde. Elle risquent néanmoins de laisser dans l'ombre les motivations « officieuses », inavouables ou tout simplement "inaudibles" de l'activité prédatrice et des autres formes de « prélèvement » de la vie animale.

Le séminaire de cette année porte sur ces motivations officieuses. Nous nous pencherons sur le discours orthodoxe, conventionnel, entourant la « bonne mort » des animaux. Mais nous nous interrogerons aussi sur les gratifications éventuelles associées à l'expérience, plus ou moins directe, plus ou moins ritualisée, de leur poursuite et de leur abattage. Dans un de ses derniers essais Norbert Elias, en collaboration avec Eric Dunning, qualifiait de Quest for exciting l'engouement pour la violence que le spectacle sportif serait en mesure de satisfaire et de contrôler. Par quelques exemples choisis nous verrons comment les différentes cultures modulent cette disposition collective en lui conférant, au cas par cas, des connotations et des significations spécifiques.

14 novembre 2016 : Sergio Dalla Bernardina, « Tuer un "presqu'humain". L'anthropomorphisation de la proie dans la tradition occidentale »
Pour donner libre cours à son activité, le chasseur occidental doit bien garder à l'esprit l'idée qu'une frontière ontologique le sépare des autres espèces. Dans ses témoignages, cependant, dans ses récits, dans ses expressions plastiques et picturales, il ressent le besoin d'anthropomorphiser sa proie en lui prêtant des traits psychologiques, parfois même anatomiques, proches de l'humain. En revenant sur d'anciennes recherches et sur des matériaux récents, nous nous interrogerons sur les raisons et les implications de ce paradoxe.

  • « Il simbolismo venatorio : Analisi di tre testi poetici dell'Ottocento bellunese », in Sergio Dalla Bernardina, Il miraggio animale, per un'antropologia della caccia nella società contemporanea, Roma, Bulzoni, 1987 p. 19-50.
  • « Une personne pas tout à fait comme les autres, l'animal et son statut », L'Homme, 1991, p. 33-50.
  • L'utopie de la nature. Chasseurs, écologistes, touristes, Paris, Imago, 1996

28 novembre 2016 : Sergio Dalla Bernardina, « Tuer un “presqu'humain” », deuxième épisode.
Au cours de cette séance nous reviendrons sur le caractère récurrent, dans la tradition occidentale, des stratégies symboliques permettant de construire et de déconstruire l'« humanité » du gibier en vue de son abattage. Le spectacle de la poursuite et de la mise à mort de la proie est d'autant plus « passionnant », sur le plan fantasmatique, qu'il a pour objet non pas un « simple » animal mais une créature qui se rapproche de l'humain aussi bien sur le plan extérieur (grâce au jeu narratif et pictural) que par son intériorité physique et psychologique.

12 décembre 2016 :  Aujourd'hui, on  nous montre la mise à mort des animaux domestiques pour dénoncer les mauvais traitements qui leur sont infligés. On  nous la montre aussi, parfois, à des fins instrumentales, pour stigmatiser les communautés qui, à notre époque, « continuent à pratiquer le sacrifice rituel ». On peut évoquer cet acte sanglant avec un esprit différent, en documentant le contexte d'une pratique qui dans les sociétés traditionnelles, loin d'être « simple », était pourtant « normale ».

De la tête à la queue, présentation du film par Florence Evrard : Année 2000, dans la petite ferme familiale des Juille, on tue encore le cochon comme autrefois, mais cette fois ci c’est la dernière fois. Je décide de filmer ce moment. Le film explore les nombreuses étapes, depuis le sacrifice de l’animal jusqu’à sa transformation en nourriture.
Les protagonistes sont âgés, la propriété n’est pas reprise par les enfants : tout le monde est conscient que c’est la fin d’un mode de vie, d’une façon d’être, de parler… d’un monde ; celui de la paysannerie. Pourtant chacun s’applique à jouer son rôle le mieux possible avec tendresse et âpreté… la verve comique  n’étant jamais loin.

  • Durée 52 min. Documentaire.
  • Lieu de tournage : Meilhards 19510/ Corrèze
  • Année de tournage : 2001
  • Réalisation & images : Florence Evrard
  • Prise de son : Florence Laudicina
  • Montage : Olivier Vigneron
  • Avec : Denise & Armand Juille, René Eyssidieux, Robert & Marcelle Marcilloux

9 janvier 2017 : Olivier Givre (Université Lumière Lyon 2, EVS UMR 5600), « Voir et montrer la mort animale. Régimes de visibilité et d’invisibilisation du sacrifice sanglant »
Mes travaux sur les recompositions du sacrifice sanglant, notamment en Islam et d’un point de vue comparatif (Bulgarie, France, Turquie, Soudan), m’ont conduit à déployer une réflexion sur les régimes de visibilité et d’invisibilisation, du cacher et du montrer, en matière de mort animale. Cette réflexion concerne à la fois les manières de donner à voir ou de cacher la mort animale rituelle, sa représentation et son traitement médiatique, ainsi que la posture du chercheur lui-même témoin de l’acte sacrificiel.

  • Une mort bonne à voir (et à montrer) ?
    Alors qu’il est fréquent de considérer l’abattage comme une « ellipse » entre l’animal et la viande (selon les termes de Françoise Héritier-Augé, in Vialles, 1987), le sacrifice semble se présenter à l’inverse comme un acte nécessitant de rendre la mort visible et attestable. Sa pratique « traditionnelle » implique souvent l’ensemble de la maisonnée, de la famille (y compris les enfants), voire le voisinage : brouillant les rapports entre espaces privés et publics, la mise à mort rituelle constitue un acte social valorisé, que l’on ne cache pas.
  • Une euphémisation de la mort animale « moderne » ?
    Cette mort « bonne à voir et à montrer » se heurte néanmoins à différents types de rejet et de critiques, comme le suggère l’exemple d’Istanbul où l’on observe une dénonciation fréquente (dans l’opinion publique ou les medias) de la violence de l’acte sacrificiel ou encore des « ratés » du sacrifice (animaux échappés, blessures, etc.). D’autre part, la technicisation croissante du sacrifice (abattoirs ultramodernes, achat du sacrifice « clé en mains » à des groupes commerciaux, don à distance, etc.) implique fréquemment une euphémisation de la mise à mort proprement dite (et donc de sa visibilité).
  • Que peut voir (et montrer) l’ethnologue ?
    La question se pose enfin de manière réflexive dans la pratique du terrain et l’usage fait des données (images, vidéos, etc.) ethnographiques. La réalisation de supports visuels durant l’acte sacrificiel pose des questions classiques à la pratique ethnographique : quel est le degré d’assentiment des acteurs ? Comment appréhendent-ils la présence (et les pratiques) de l’ethnologue ? Mais dans le cas présent, elle peut également constituer une « défense méthodologique », une manière de mettre à bonne distance les affects du chercheur. L’usage de ces images pose à son tour la question du montrable en matière de mort animale.

23 janvier 2017 : Anne Simon « Aux sources du romanesque : pistage et collecte »
La communication portera principalement sur les relations entre prédation, esquive et production de récit. La traque et le pistage seront abordée chez deux écrivains au style radicalement différent, Maurice Genevoix qui ouvre le XXe siècle à partir du carnage de la Grande Guerre, Jean Rolin qui ouvre le XXIe siècle à partir des conflits planétaires de notre contemporanéité. Sans doute parce qu’elle est un « parcours d’espaces »[1], la traque (dont une dimension politique est la chasse à l’homme, chez Genevoix ou Chamoiseau) a partie liée avec le processus de la création dans la littérature du vingtième siècle : plus l’animal fuit, plus l’écrivain le cherche, dans une poursuite qui le mène non seulement vers une des caractéristiques fondamentales du rapport des bêtes aux hommes – l’esquive–, mais aussi vers lui-même. Je conclurai sur une mise en regard/en confrontation du paradigme de la chasse et du paradigme de la cueillette, du ramassage, de la collection, de la déambulation pour aborder la production littéraire, et tout particulièrement le roman comme passage et traversée.
[1] M. de Certeau, L’Invention du quotidien. 1. Arts de faire, Gallimard, « Folio », 1990, p. 170.

6 février 2017 : Sergio Dalla Bernardina reviendra sur le thème central du séminaire ("la prédation comme spectacle") sous un angle épistémologique : "Le sens des mises en scène de la mort animale (trophées, reportages naturalistes, œuvres d'art ...), change bien évidemment en fonction des époques, du contexte, des auteurs, du public. Mais il change aussi, c'est une autre évidence, en fonction des options scientifiques du chercheur. Face à l'exhibition d'un corps inanimé, pour dire les chose de façon caricaturale, un "Positiviste" ne verra pas la même chose qu'un "Herméneute".

 27 février : Claude d'Anthenaise, « L’image interdite »
Lorsque, au milieu des années 60, François Sommer décide de créer un musée consacré à la chasse, la société française reste encore proche de ses racines rurales - la mort de l’animal, le spectacle de la prédation, n’offensent guère la sensibilité du public. Les collections qu’il réunit à cette fin - œuvres d’art, trophées et armes - se contentent de témoigner d’une activité immémoriale, sans chercher à la justifier.
Quarante années plus tard, une incompréhension s’est installée entre le public urbain et les chasseurs. Tuer les animaux par plaisir passe aux yeux du plus grand nombre pour une activité incompréhensible, si ce n’est répréhensible. C’est dans ce contexte que le musée de la Chasse et de la Nature doit se réorganiser pour aller à la rencontre des attentes du public.
Recourant aux détournements, à la poésie, au jeu, voire à l’humour, la muséographie tend à faire des nouvelles salles d’exposition une sorte de terrain de chasse imaginaire. Elle suscite un climat émotionnel propice à dépasser les oppositions frontales entre chasseurs et opposants à la chasse=.. Elle vise moins à conforter des certitudes qu’à susciter un questionnement. Dans un contexte que l’on voudrait apaisé à défaut d’être consensuel, le spectacle de la prédation n’est pourtant pas escamoté. La mort animale est bien présente, notamment à travers les expositions temporaires qui font une large place à l’art contemporain. L’accueil réservé à cette programmation artistique est contrasté. Si elle semble favoriser le ralliement du public de l’art contemporain, elle éveille en même temps une certaine crainte auprès des chasseurs. Pour ceux-ci, la mort de l’animal, qui est pourtant au cœur de leur pratique, doit rester une image interdite et l’évocation artistique de la chasse doit se faire selon des critères esthétiques précis et contraires à toute innovation.  La direction de ce musée voué au sujet polémique de la prédation doit donc alterner les exercices de communication et de pédagogie envers les tenants et les opposants à cette pratique.

13 mars 2017 : Anne-Marie Brisebarre (Laboratoire d’anthropologie sociale),  « Voir et montrer la mort animale. Régimes de visibilité et d’invisibilisation du sacrifice sanglant 2 »
Reprenant le titre de la séance de séminaire d’Olivier Givre du 9 janvier 2017, je poursuivrai la réflexion et le comparatisme sur le statut du sacrifice musulman en milieu urbain (visibilité / invisibilisation), à partir de mes observations et des entretiens avec les acteurs en France, au Maghreb et en Afrique de l’Ouest (1986-2016).
Ayant été auditionnée en juin 2016 par la commission parlementaire sur « les conditions d’abattage des animaux dans les abattoirs français », je m’interrogerai aussi sur l’utilisation militante de la vidéo clandestine et du web pour dénoncer ces pratiques, qu’il s’agisse d’abattage rituel ou conventionnel. Peut-on – doit-on – montrer la mort animale ? à qui (ministères concernés, professionnels de l’abattage, consommateurs…) ? dans quels buts (amélioration des pratiques, fermeture d’abattoirs, arrêt de la consommation carnée…) et avec quelles retombées ?

27 mars 2017 : Patrick Degeorges, « La prévention du risque de prédation entre gestion des dommages et contrôle de la population : quel avenir pour la conservation du loup ? »
La cohabitation avec les loups repose sur la capacité de l'État à mettre en oeuvre des mesures de prévention du risque de prédation, acceptables par l'ensemble des acteurs concernés (agriculture, ONG, élus, agents de l'État responsables de la gestion de la faune sauvage protégée). Nous proposons une analyse de la construction sociale de cette notion qui engage tous les volets de la politique de conservation du loup (indemnisation des dommages, adaptation des systèmes d'élevage, dérogation au statut de protection stricte de l'espèce, recherches scientifiques sur l'espèce) et révèle ses ambivalences.

22 mai : Après un rappel de la problématique générale, la séance sera assurée par deux étudiantes ayant suivi le séminaire de cette année

  • Alex Dufour, « Pratique et théorie végétarienne, le développement d’un corpus littéraire : l’exemple d’une “théorie critique végétarienne” »
    Depuis quelques années, les pratiques alimentaires végétariennes se développent dans le monde occidental. Derrières ces pratiques, de nombreuses motivations peuvent être avancées. Parmi elles, des questions éthiques, environnementales ou encore de santé. Au-delà des pratiques, un corpus littéraire, militant ou non, est produit. Certain.e.s théories peuvent alors sembler éloignées du postulat végétarien, c’est le cas des théories rapprochant féminisme(s) et pratique végétarienne. En se basant notamment sur la lecture critique de l’ouvrage de Carol J. Adams,La politique sexuelle de la viande. Une théorie critique féministe végétarienne, cette présentation tentera d’expliquer ce que l’autrice appelle la « politique sexuelle de la viande » et comment celle-ci influencerait encore aujourd’hui, notre consommation. Notre alimentation (carnée) serait ainsi le résultat de la politique patriarcale omniprésente dans notre culture et la politique du genre serait quant à elle, inhérente à notre manière d’appréhender les animaux. C’est donc ce que nous tenterons d’expliquer au cours de cette présentation.
  • Elina Kurovskaya, « De l’abattoir au sacrifice, du sacrifice à l’Age du renne :
 penser le rapport à l’animal avec Georges Bataille »
    Profondément impressionné par la célèbre caverne de Lascaux, Bataille affirme : le passage de l’animal à l’homme s’achève avec la naissance de l’art. Selon lui, les magnifiques peintures de Lascaux sont le premier signe sensible de l’humanité accomplie. Mais une étrangeté de l’art des cavernes attire son attention : ce qui est représenté sur ces peintures magnifiques ce sont des animaux. En revanche les représentations de l’homme de la même époque sont loin d’être aussi belles, en plus d’être dotées de traits zoomorphes. En suivant l’étonnement de Bataille devant le fait que l’homme « cessa d’être animal en donnant de l’animal, et non de lui-même, une image poétique, qui nous séduit et nous semble souveraine », nous proposons de nous aventurer au sein de ce paradoxe de la figuration. Qu’est-ce que cette mise en image nous dit de l’humanité qui choisit de célébrer l’animalité ?
    L’unique image d’être humain de Lascaux est prise dans une scène énigmatique - la scène du puits - qui regroupe un homme à tête d’oiseau, probablement mort, un bison éventré par une lance et une perche avec un oiseau au bout. Une scène de chasse ? Un spectacle de sacrifice ? Méditation sur la mort ? Sans prétendre trouver son sens ultime, nous allons parcourir les différentes manières d’appréhender cette scène jusqu’à la dernière interprétation de Bataille qui la résume dans le concept d’érotisme.
    Ensuite, afin de rendre plus complexe le rapport homme-animal dans la pensée de Bataille, nous nous adresserons au Schéma d’une histoire des religions. C’est la relation avec la mort qui va tracer ici le seuil entre l’animal et l’homme. Nous allons analyser les figures de la manducation, de la chasse et, enfin, du sacrifice. Nous nous attarderons sur la pensée bataillenne du sacrifice, en proposant une lecture critique. Nous tenterons enfin d’explorer l’hypothèse que le spectacle, en tant qu’agencement social des affects et rapport à la violence, est déjà inscrit dans le phénomène du sacrifice.

Bibliographie de textes de Georges Bataille sur Lascaux :

  • Au rendez-vous de Lascaux, l’homme civilisé se retrouve homme de désir, Œuvres complètes, XII, Éditions Gallimard, 1988, p. 289-294
  • Conférence à la société d’Agriculture, Œuvres Complètes, IX, Éditions Gallimard, 1979, p.325-330 Conférence du 18 janvier 1955, Œuvres complètes, IX, Éditions Gallimard, 1979, p.331-343 Lascaux ou la naissance de l’art, Œuvres complètes, IX, Éditions Gallimard, Paris, 1979, p.9-101
  • Le berceau de l’humanité : la vallée de la Vézère, Œuvres complètes, IX, Éditions Gallimard, 1979, p.353-376
  • Les larmes d’Éros, Éditions 10/18, 2012, 117 p.
  • Le passage de l'animal à l'homme et la naissance de l'art, Œuvres complètes, XII, Éditions Gallimard, 1988, p.259-277

Autres textes :

  • La Part maudite, précédé de La notion de dépense, Les Éditions de Minuit, 2011, 198 p.
  • L’art primitif, Œuvres complètes, I, Éditions Gallimard, 1970, p. 247-254
  • Schéma d’une histoire des religions, Œuvres complètes, VII, Éditions Gallimard, 1976, p. 406-442

12 juin 2017 :

  • Ekaterina Reshetnikova, « La curée, un rituel de contrôle de la prédation canine »
    L’exposé concerne l’analyse des rapports chien/chasseur dans le cadre de la vénerie tels qu’ils sont présentés dans les traités cynégétiques médiévaux français. En passant en revue certains aspects de la collaboration chien/chasseur, de l’action des chiens dans les différentes étapes de la chasse (quête, poursuite, mise à mort), je me focaliserai surtout sur le moment de la curée, le repas offert aux chiens après la chasse. Si on peut dire que le chien est une sorte d’intermédiaire entre le chasseur et le gibier, sur qui on compte pour repérer et atteindre l’animal chassé, cette configuration de rapport triangulaire se modifie dans la curée, dans la mesure où c’est le chasseur qui s’interpose entre le chien et le gibier, en contrôlant la dernière étape de la prédation canine, à savoir la dévoration, dans les moindres détails. Je m’arrêterai notamment sur les « recettes » de la curée, variables selon les animaux, sur le lien entre le maître/le chasseur et le chien à travers la nourriture, ainsi que sur un aspect significatif qui structure le déroulement de ce rituel en présentant l’acte de manger comme celui de chasser.
  • Yi Zhang (M2 Arts et Langages, EHESS), « Humanité et animalité chez Joseph Beuys »
    Joseph Beuys est un artiste allemand né à Krefeld en 1921 et décédé à Dusseldorf en 1986. Il a produit un certain nombre d'installations qui mêlaient différents médiums comme le dessin, la sculpture, la performance et la vidéo. Il a également eu une production d'écrits théoriques, dans un ensemble artistique très engagé politiquement. Il était aussi très proche du groupe Fluxus et de ses pratiques interdisciplinaires, et de l’idée du rapprochement entre l'art et la vie. Dans le travail de Beuys apparaît une symbolique personnelle particulière, notamment dans ses actions et performances, au cours desquelles il emploie le feutre, la graisse, le cuivre, du miel, etc. En s'inspirant directement d'épisodes de sa vie personnelle il crée une œuvre à la fois symbolique et autobiographique. De manière générale son œuvre est un projet de réconciliation entre l’individu et son environnement. Il associe de façon puissante, l’homme, l’art et la vie, jusque dans ses engagements politiques. Selon Beuys « le seul acte plastique véritable, consiste dans le développement de la conscience humaine » : ses oeuvres ouvrent ce que je perçois comme un espace pour la perception et la participation, qui permettent de questionner l’être humain. Cela passe par plusieurs actions par un travail avec des animaux individualisés. «Une forme est une idée. L’anti-forme, elle, est une énergie », dit Joseph Beuys. La notion de langage dans sa pratique est centrale. C’est une performance dans laquelle il travaille avec un animal. L'action I like America and America likes me, dans laquelle l’artiste représente l'Homme comme un homme blessé, met en scène un coyote sauvage. Cette action est chargée de nombreux symboles, tels que les rapports de l’homme à la nature, la société américaine, le langage comme une manière pour transformer de la liberté, et la dimension de la spiritualité perdue.
    Action: I like America and America likes me.
    Dans son œuvre I like America and America likes me, il intègre un élément novateur qui est son intention d’établir un dialogue précis avec toute une espèce. I like America and America likes me est une performance présentée à New York, en mai 1974 à la galerie René Block: l’action de l’artiste débute dès l’inauguration. Une ambulance se présente au domicile de l’artiste à Düsseldorf, en Allemagne. Il est alors pris en charge sur une civière, emmitouflé dans une couverture de feutre. Il va alors accomplir un voyage en avion à destination des États-Unis, toujours isolé dans son étoffe. Dès son arrivée à l’aéroport Kennedy de New York, J. Beuys se voile la face et se cache les yeux, et c’est toujours entièrement emmitouflé dans cette couverture qu’on le transporte en urgence dans une ambulance en direction de la galerie ou le coyote est déjà installé. De cette manière, Beuys ne foulera jamais le sol américain à part celui de la galerie puisqu’il avait en effet refusé de poser les pieds aux États-Unis tant que durerait la guerre du Vietnam. Il cohabite avec un coyote sauvage durant trois jours et deux nuits. Il porte son habituel chapeau de feutre et se recouvre d’étoffes, elles aussi en feutre, que le coyote s’amuse à déchirer. L’homme et l’animal partageront ensemble cette étoffe. La plupart du temps, J. Beuys est entièrement enroulé dans sa couverture de feutre. Avec le coyote, il joue avec sa canne, avec son triangle et aussi avec sa lampe torche. Dès le moment où l’artiste passe derrière la grille et aperçoit l'animal, il se dégage de sa couverture avant de le nourrir. Chaque jour, des exemplaires du Wall Street Journal sont livrés dans cette cage, sur lesquels le coyote urine. Filmés et observés par les visiteurs c'est derrière ce grillage et sa paille que l'artiste définit le territoire de la galerie, avant de partir comme il était venu. Reste le tas de feutre que l’artiste a déposé au milieu de la pièce et le coyote. L’artiste repartira sans poser le pied sur le sol américain, le corps enroulé dans une couverture de feutre, toujours transporté en urgence dans une ambulance, en direction de l'aéroport Kennedy.
    L’art et la spiritualité sont-ils solubles dans l’évolution du langage?
    Cette performance met en avant la notion de voyage à travers le déplacement de l’artiste. Pour lui, le voyage est une action, une performance qui réinvente un lieu. L’animal y est un compagnon, dont les qualités symboliques ou politiques, donnent un sens aux oeuvres. La performance est chargé de sens et de questionnements, qu’il s’agisse de la question politique ou du contrôle social. Elle permet d’instaurer un dialogue, voire de renouveler en profondeur le langage. Je m’interroge sur les perceptions sensorielles et l’imaginaire activés par cet oeuvre lors des déplacements de « performeurs ». Dans le travail de Beuys, il y a une volonté de réduire les antagonismes, de guérir les blessures : s’agit-il de créer une dimension de réconciliation? Je vais explorer une recherche interdisciplinaire sur le champs de l’étude animale: nous verrons comment les formes vivantes sont traversés par l’art et la spiritualité, afin de cristalliser des questionnements sociaux et politiques.
    Comment l’oeuvre d’art et le langage fonctionnent ils à travers la spiritualité, sont-ils solubles dans l’évolution à travers des pensées du vivant? A mes yeux, la performance exprime un récit structuré, elle joue du sens, se joue du sens, renvoie au double sens ou se prend au sérieux. Les artistes cherchent, en lisant, en performant, et ils développent une sensibilité aiguë, ce moment où surgit une rencontre. L’animalité dans la performance, traversée par un langage muet, est aussi le marqueur d’une certaine continuité de la vie des créatures à travers le dialogue, et en cela une ressource de la pensée pour qui cherche à penser une conjonction entre l’artiste et l’animal, entre vivant et historique. L’artiste J. Beuys passe de la représentation du déplacement, au déplacement lui-même, capable de produire une attitude ou une forme, et d’intégrer le rapport entre l’animal et l’artiste. Ces démarches sont porteuses de sens, et renvoient à des énergies importantes. Le dialogue silencieux avec le coyote renvoie à une tentative de totalisation du langage. Dans l’action I like America and America likes me, la cohabitation avec le coyote sauvage permet d’instaurer un dialogue profond, voire de renouveler en profondeur le langage. L’ artiste travaille avec des animaux pour montrer de l’invisibilité énergétique. On peut démontrer la présence de ces énergies en pénétrant dans un règne que l’homme a oublié, et où sont à l’œuvre des puissances incommensurables, des personnalités particulières. Les animaux représentent une source de puissante énergie, car, derrière chaque espèce animale se trouve l’esprit de sa conscience de groupe, ou son âme collective: du point de vue spirituel, les animaux sont des unités. « Lorsque l’artiste essaie de converser avec l’esprit de cette totalité d’une espèce animale, la question se pose de savoir si l’on ne pourrait également communiquer avec d’autres entités plus hautes, avec des divinités et des esprits élémentaires. » De mon point de vue, l’animal est l’idée de 1 transformation, transformation de l’idéologie en idée de liberté, transformation du langage en un concept plus profond : celui de la spiritualité, transformation du discours en un dialogue d’énergie. Joseph Beuys cité par Caroline Tistall, in Joseph Beuys, coyote, 1976. La performance comme médium, donne la possibilité d’activer une rencontre entre le langage et la spiritualité. En fusionnant les domaines de l’humanité et de l’animalité nous essayons de trouver un langage imaginaire qui réside dans la sphère de la spiritualité.
    Bibliographie
  • Performance I like America and America likes me: https://vimeo.com/5904032
  • Coyote Joseph Beuys, Caroline Tistall, Traduit de l’anglais par Dominique Le Bourg, Édition HAZAN, édition française 1988
  • Joseph Beuys, Editions du Centre Pompidou - Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, Paris, 1994
  • L’animal à l’âme - De animal-sujet aux psychothérapies accompagnées pars des animaux, Sandrine Willems, Edition du seuil, septembre 2011
  • Philosophie animale - Différence, responsabilité et communauté, textes réunis par H.-S. Afeissa et J.-B Jeangène Vilmer, Librairie Philosophique J. Vrin, 2010
  • Essai post-animal - L’art et la spiritualité sont-ils solubles dans l’évolution? Frédéric Louchart, L’Harmattan, 2016
  • L’animal et l’homme, Itinéraire littéraire et philosophique en 150 textes, Catherine Durvye, Ellipses Edition Marketing S.A. 2004
  • L’animal donc je suis, Jacques Derrida, édition établie par Marie-Louise Mallet, 2006
  • Séminaire La bête et le souverain, Volume II (2002-2003), Jacques Derrida, Edition Galilée, 2010
  • Animal, animalité, devenir-animal Denis Viennet, Le Portique,23-24 2009, doucement13
  • Nouveaux Fronts écologiques- Essai d’éthique environnementale et de philosophie animale, Hicham-
  • Stéphane AFEISSA, Librairie Philosophique J. Vrin 2012
  • Peterv Naili Boratav, « Les histoires d’ours en Anatolie »
    Il était une fois l’ours en Anatolie. Après plusieurs tentatives infructueuses, l’ours surprend Hatice qui s'évanouit alors qu’elle puisait de l’eau à la source où il a pour habitude de s’abreuver. La ramenant à sa tanière, il la séquestre plusieurs jours, lui fait goûter du bon miel qu’il a pillé au paysan puis, se met à lui lécher amoureusement les pieds. Au bout de 5 jours, son frère Miçço parvient enfin à la libérer. Telle est la trame d’une nouvelle parue dans un journal d’Istanbul un jour du mois de février 1953, qui donna l’idée à Peterv Naili Boratav de recueillir et classer un corpus d’histoires d’ours en Turquie. Si ce dernier remarque que le culte de l’ours n’est pas pratiqué en Turquie, les nombreuses références à l’ours utilisées pour parler des hommes d’une part, les évitements métaphoriques exercés pour nommer l’animal d’autre part, suggèrent qu’il fait l’objet d’une représentation fantasmée. Mais à quoi l’ours joue-t-il ? Quels types de représentations symboliques ses apparitions discursives ou narratives véhiculent-elles ? Et enfin, que nous disent-elles sur les structures des sociétés anatoliennes ? C’est ce à quoi une anthropologie symbolique des représentations humaines de l’ours me permettra de répondre. En rapprochant les fêtes de l’Ours pyrénéennes et catalanes, ou encore son culte chez les Aïnous de l’île d’Hokkaïdo au Japon, avec ces histoires, je tenterai également de montrer en quoi celui-ci accompagne les femmes et les hommes dans les étapes de leur vie.

Aires culturelles : Europe,

Suivi et validation pour le master : Bi/mensuel annuel (24 h = 6 ECTS)

Mentions & spécialités :

Intitulés généraux :

Centre : IIAC-CEM - Centre Edgar Morin

Renseignements :

Chrystèle Guilloteau, Centre Edgar Morin, 22 rue d'Athènes, 75009 Paris (chrystele.guilloteau(at)ehess.fr).

Direction de travaux d'étudiants :

Sergio Dalla-Bernardina.

Réception :

Sergio Dalla-Bernardina (lieu du séminaire).

Niveau requis :

licence.

Adresse(s) électronique(s) de contact : chrystele.guilloteau(at)ehess.fr

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